Santé / Dermopigmentation

Revivre après une opération mutilante

Atteinte d’un cancer du sein diagnostiqué avec retard, Martine, 51 ans, a subi en 2002 une ablation totale suivie d’un traitement éprouvant. Mais après avoir touché le fond du désespoir, elle a fait masquer sa cicatrice par un tatouage. Une initiative qui a changé sa vie.

Aujourd’hui je n’ai plus honte de mon corps! Je ris, je vis, je suis femme, les regards ne sont plus les mêmes. Je me suis réconciliée avec moi-même et les autres.

Il y a six ans, Martine, fonctionnaire à Strasbourg, a vécu l’épreuve de la chirurgie et de la chimiothérapie. Une longue descente aux enfers dont ne la soulage alors que l’amitié de ses collègues et chefs de service ou du chauffeur de taxi l’amenant aux séances de radiothérapie.

En 2003, elle revient travailler à mi-temps thérapeutique dans l’administration, divorce en 2005 et déménage plus prés de la nature. Mais son corps porte toujours la trace de cette infâme mutilation; la reconstruction mammaire étant écartée. Chez elle, les miroirs sont alors bannis. Une impasse, jusqu’au jour où Martine se souvient d’une patiente partageant sa chambre lors de son opération et arborant quelque chose qui riait, sur son bras gauche : de superbes tatouages ! Un souvenir qui lui donne la force d’initier une démarche originale : faire réaliser un tatouage sur la cicatrice, sur ce trou béant.

Thierry Roussel, 44 ans, exerce le métier de tatoueur depuis une dizaine d’années. Il est diplômé pour réparation par recouvrement de cicatrices après cancers du Centre de formation d’Art et d’Esthétique de Paris. Lui même a côtoyé la souffrance après un accident l’ayant contraint à changer de métier. Portant de nombreux tatouages, cet ancien militaire en a même, glisse-t-il, dans le dos car la dermopigmentation soulage ses douleurs.

Son objectif serait d’ailleurs de faire moins de tatouages décoratifs et de travailler plus dans la réparation de cicatrices. Parce qu’avec le tatouage, on peut guérir psychologiquement.

Le regard des autres

Le spécialiste, installé à Obernai, feuillette son book avec des photos de ses réalisations, à la demande de clients : bec de lièvre discrètement dissimulé, téton ayant été enlevé par ablation et qu’il a redessiné, cicatrice à la cuisse camouflée sous une fine guirlande ou brûlure à l’épaule cachée… Thierry a écouté longuement Martine, capté sa personnalité et dessiné pour elle une fée-mère et un enfant-lutin. Coup de foudre de l’intéressée.
En douze séances pour ne pas agresser la peau, courtes et sous anesthésie, le tatouage, avec de tendres couleurs, a pris forme là où le sein n’existait plus :

Quelle joie, quelle renaissance de me regarder à nouveau dans un miroir, remettre un petit décolleté, un maillot de bain, une belle lingerie ! Comme toutes les femmes !

Martine veut à présent faire connaître la dermopigmentation aux femmes touchées par une ablation suite au cancer du sein. Les premiers échos ont été positifs dans le corps médical. Une société de prothèses mammaires et des femmes opérées ont manifesté leur intérêt. Cette alternative à la reconstruction mammaire (choisie par 15 % des patientes) est unanimement perçue comme quelque chose d’important au niveau psychologique.

Marie Brassart-Goerg

Acte pouvant être remboursé par la sécurité sociale

La patiente devient plus libre

Le Dr Dominique Gros, sénologue, a félicité Martine, rencontrée aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg (Hus), pour son bel engagement, à diffuser sa démarche auprès de femmes atteintes par le cancer :

Aux États-Unis, j’ai vu des photos de recouvrement de cicatrice après ablation du sein, mais pas en France. Avec cette initiative, proche de l’art-thérapie, la patiente devient plus autonome et plus libre.

Le Dr Philippe Quetin (Centre Paul Strauss) a également vu la transformation de sa patiente qui avait vécu l’ablation du sein comme un drame. Ce tatouage esthétique, rendu possible par la souplesse de la peau après une radiothérapie réussie, lui a permis d`accepter la perte. Ce praticien, pour qui cette expérience de dermopigmentation est aussi une première en France, présentera la démarche à d’autres médecins.